Totalement illuminé ce
Bernard Schopfer, héros improbable imaginé par Vincent
Eggericx dont c'est le deuxième roman. Il se balade dans
Paris, un livre de Plutarque dans une poche, un couteau dans l'autre.
Prêt à se défendre. Au cas où... Il
zone, tentant de travailler sans grand succès. Il touche
finalement le jackpot en rencontrant dans un bar Brice Proutzen,
le pape de la bohème new-yorkaise. Invité pour une
semaine dans l'appartement du maître, il financera le billet
d'avion en testant des médicaments lui provoquant une éruption
de boutons sur tout le corps. Quelques travellers-chèques
en poche ainsi que son inséparable couteau, il découvre
la mégapole, son agitation frénétique, son
insécurité absolue : "Le bus déboucha
dans une avenue grouillant de monde où les passants défilaient
à la façon d'escalliers mécaniques. Ils avançaient
en glissant telles des anguilles, comme si une menace invisible
était suspendue au-dessus de leur tête." Première
confrontation avec cette paranoïa ambiante typique de New
York.
Voleur d'âmes. Pour
accéder à l'appartement de Brice, il devra multiplier
les précautions. On n'est jamais à l'abri d'une
agression, surtout dans ce quartier infesté de junkies.
Guidé par son hôte, Schopfer va partir à la
découverte des derniers lieux officiels de débauche
dans une ville mise au pas par un maire énergique. Dans
ses pas, le lecteur interloqué va aller de surprise en
surprise. Drogue, sexe, perversion : il y a quelque chose de vraiment
pourri au pays de l'oncle Sam. Mais ce n'est pas le véritable
but de Schopfer.
Baignant dans la littérature dans son petit appartement
parisien, il va utiliser le carnet d'adresse de Brice pour rencontrer
les écrivains les plus obscurs de la bohème américaine.
Il va les photographier et ainsi voler leur âme. Première
victime, Papadiakis : "L'Auteur ressemblait un peu à
un inspecteur des impôts. Il avait les mains moites, une
petite raie sur les côtés. Il lui fit faire le tour
du propriétaire : deux pièces liliputiennes séparées
par un couloir très étroit, un goulot faudrait-il
dire, que l'on franchissait en se mettant de profil. (...) La
salle de bains tenait lieu de cuisine et la baignoire faisait
aussi fonction d'évier. C'était la Bohème
qu'il contemplait, en chair et en os. Il s'émerveilla à
haute voix."
Le roman va prendre une autre
tournure quand Schopfer sera mis en présence d'un poète
maudit, Louis Pirlotte. Un rapport ambigu va naître entre
les deux hommes jusqu'à l'apothéose finale.
Ce roman, parfois âpre et
cru, est avant tout une ode aux écrivains, ces êtres
mystérieux, trouvant au fond d'eux-mêmes et de leur
vie la matière à ces récits qui ont le pouvoir
de faire rêver les gens normaux. Vincent Eggericx fait indéniablement
partie de cette engeance.
Michel Litout