Bernard Schopfer quitte la misère parisienne pour la crasse new-yorkaise. Odyssée dans les arcanes de la littérature pour le héros de Vincent Eggericx.

par Michel Litout, Centre Presse.

Totalement illuminé ce Bernard Schopfer, héros improbable imaginé par Vincent Eggericx dont c'est le deuxième roman. Il se balade dans Paris, un livre de Plutarque dans une poche, un couteau dans l'autre. Prêt à se défendre. Au cas où... Il zone, tentant de travailler sans grand succès. Il touche finalement le jackpot en rencontrant dans un bar Brice Proutzen, le pape de la bohème new-yorkaise. Invité pour une semaine dans l'appartement du maître, il financera le billet d'avion en testant des médicaments lui provoquant une éruption de boutons sur tout le corps. Quelques travellers-chèques en poche ainsi que son inséparable couteau, il découvre la mégapole, son agitation frénétique, son insécurité absolue : "Le bus déboucha dans une avenue grouillant de monde où les passants défilaient à la façon d'escalliers mécaniques. Ils avançaient en glissant telles des anguilles, comme si une menace invisible était suspendue au-dessus de leur tête." Première confrontation avec cette paranoïa ambiante typique de New York.

Voleur d'âmes. Pour accéder à l'appartement de Brice, il devra multiplier les précautions. On n'est jamais à l'abri d'une agression, surtout dans ce quartier infesté de junkies. Guidé par son hôte, Schopfer va partir à la découverte des derniers lieux officiels de débauche dans une ville mise au pas par un maire énergique. Dans ses pas, le lecteur interloqué va aller de surprise en surprise. Drogue, sexe, perversion : il y a quelque chose de vraiment pourri au pays de l'oncle Sam. Mais ce n'est pas le véritable but de Schopfer.
Baignant dans la littérature dans son petit appartement parisien, il va utiliser le carnet d'adresse de Brice pour rencontrer les écrivains les plus obscurs de la bohème américaine. Il va les photographier et ainsi voler leur âme. Première victime, Papadiakis : "L'Auteur ressemblait un peu à un inspecteur des impôts. Il avait les mains moites, une petite raie sur les côtés. Il lui fit faire le tour du propriétaire : deux pièces liliputiennes séparées par un couloir très étroit, un goulot faudrait-il dire, que l'on franchissait en se mettant de profil. (...) La salle de bains tenait lieu de cuisine et la baignoire faisait aussi fonction d'évier. C'était la Bohème qu'il contemplait, en chair et en os. Il s'émerveilla à haute voix."

Le roman va prendre une autre tournure quand Schopfer sera mis en présence d'un poète maudit, Louis Pirlotte. Un rapport ambigu va naître entre les deux hommes jusqu'à l'apothéose finale.

Ce roman, parfois âpre et cru, est avant tout une ode aux écrivains, ces êtres mystérieux, trouvant au fond d'eux-mêmes et de leur vie la matière à ces récits qui ont le pouvoir de faire rêver les gens normaux. Vincent Eggericx fait indéniablement partie de cette engeance.

Michel Litout